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 La tragédie

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Rainettes
Message Rainettes : La tragédie   Ven 12 Mai - 9:18


Les grecs ont construit des "divertissements" grand public, avant que le cinéma n'ait pu être rêvé. Ces divertissements étaient des fresques épiques, des tranches de vie codifiées. Des vies de princes et de princesses, de rois et de nobles. Des vies écorchées prises dans des étaux impossibles à desserrer. Le destin en trame de fond, la mère perd son enfant, l'enfant tue son père, la sœur se suicide, le frère meurt, tout de larmes et de sang.

La tragédie est née. Elle porte avec elle des drames ultimes sans espoir, où la seule morale est que les puissants ont eux aussi leur lot de misère, une fatalité à laquelle ils ne peuvent pas se soustraire, des dieux qui choisissent là où l'homme ne peut que subir.


La tragédie a passé les siècles transformant les mots en mythes, les histoires en paraboles.

Elle retrouve une seconde vie vers la fin du XVIème siècle en Angleterre puis au XVIIème siècle en France. Les tragédiens devinrent des dramaturges, mais les histoires reviennent. Le destin de deux amants qui ne peuvent se retrouver que dans la mort, le destin d'un fils voulant venger son père assassiné, le destin d'un prince ravagé par une jalousie meurtrière...

La tragédie glisse doucement, elle se mêle de comédie, le rire en exorcisme de ce qui est inéluctable.

Nous étions encore dans des époques où les aristocrates, les rois et les princes étaient au sommet de la pyramide, les spectacles les rendant plus humains, tout en évitant de léser sa majesté bien sûr.


Mais les temps ont changé. Un étêtage généralisé a modifié l'ordre des priorités, la société suit d'autres règles, la pyramide joue au sablier et s'inverse régulièrement, et les divertissements ont changé de nature (enfin, disons que le théâtre n'est plus la seule manière de dire ce que l'on veut dire ou décrire). La Tragédie a-t-elle suivi cette évolution ?

Au cours du XIXème siècle, avant l'avènement des images mobiles, déjà, les textes ont évolué. Pour ne parler que de lui, Victor Hugo a remis l'humain au centre de ses écrits, quitte à en décrire les affres les plus sombres, ses misères, sa réalité. Il n'est pas question de princes, mais d'une société réelle, injuste, dure. Le destin est toujours là, ironique, pervers, mais le glissement continue, de la tragédie au drame.
Au commencement était... la Tragédie.

Le XXème siècle scelle cette mutation, le drame remplace la tragédie. Les codes ont encore changés. La douleur est toujours là, mais lorsque le héro de l'histoire en souffre, voire, en meurt, c'est quasiment toujours pour une raison plus grande, pleine d'espérance.

Aujourd'hui, les films dramatiques ne sont plus tragiques (à part ceux donnant vie aux pièces tragiques, comme les adaptations de Shakespeare par Orson Wells, Laurence Olivier, Kenneth Brannagh...). Il ne s'agit pas de montrer à la société que les puissants souffrent eux aussi, mais de transcender la douleur par des valeurs qui nous tirent vers le haut.

Dans Vol au Dessus d'un Nid de Coucou, Mc Murphy ne résiste pas à la folie qui veut que le petit monde de Miss Ratched demeure inchangé. Mais le grand chef trouve la clé de la porte et s'envole.

Dans la Ligne Verte, John Coffey n'a pas d'autre choix que de mourir, son sort est inscrit et incompressible. Mais son sacrifice il le consent volontairement en toute liberté, pour sa délivrance.

Dans Philadelphia, Andrew Beckett a également un destin scellé sans autre issue possible que sa mort prématurée. Pourtant, là encore, sa mort donne de l'espoir contre la puissance des préjugés et de l'injustice.

On pourrait en citer mille de Gran Torino, à la Vie est Belle (version Benigni) en passant par Johnny s'en Va-t’en Guerre.

Tant de films pour présenter une douleur immense, un sacrifice, un destin inéluctable, mais un espoir, un supplément que la tragédie ne mettait pas en œuvre. Là est toute la différence.


Ca serait sans compter sur des contre-exemples déchirants. Million Dollar Baby n'offre aucune échappatoire. Bien au contraire, le destin joue là son funeste rôle à merveille, Maggie Fitgerald ne pouvant pas sortir du cercle dans lequel elle est inscrite, du lit où elle est immobilisée. Ce n'est pas une noble, ce n'est pas une puissante, juste une femme qui a fait un rêve, rêve vécu, puis rêve enlevé. Une vie paradoxale où lorsque la souffrance s'arrête, le rêve s'évanouit. Il n'y a pas d'histoire d'espoir là dedans.

Et que dire de cette espérance dans le Tombeau des Lucioles ? S'il devait y avoir un bout de tragédie moderne, il pourrait se situer dans ces images, dans cette histoire.

La guerre bien sûr, une société ravagée, deux enfants. La guerre. Deux âmes défuntes. Ce n'est qu'un dessin animé, pourtant l'histoire est déchirante.

Ce n'est une parabole de rien, un drame tragique au milieu d'une guerre, comme la réalité en génère de plus sauvages.


La Tragédie n'est plus vraiment au gout du jour car les puissants ont changé de stature, la société, tout aussi violente, n'a plus de figure tutélaire à déboulonner (à part dans de rares vestiges des totalitarismes du XXème siècle). La violence n'en demeure pas moins bien présente, bien réelle.

Les divertissements sont là pour nous offrir des raisons d'espérer, que ce soit au travers des travers punis des dirigeants -pour les faire descendre de leurs piédestaux - ou que ce soit en décrivant des situations douloureuses mais teintées d'optimisme in fine.

Il y a donc peu de place, aujourd'hui, pour les spectacles désespérants, douloureusement humains, terriblement proches de la réalité.

Pourtant, ce sont les plus beaux à mon sens.



Si Vol au Dessus d'un Nid de Coucou touche, c'est parce que Randle a été aliéné et d'une certaine manière, a perdu devant la réelle folie. Si la Ligne Verte prend aux tripes malgré tout, c'est aussi parce que John a peur de mourir et pleure devant des anges dansants, qui plus est pour un crime qu'il n'a pas commis. Si Philadelphia touche, ce n'est pas pour la conclusion du procès, mais c'est pour cette scène où, sur fond d'opéra, Andrew décrit la scène en la vivant plus intensément que quiconque, lui qui est en train de mourir...

A contrario, si Le Tombeau des Lucioles peut tirer des larmes, ce n'est pas tant dans sa conclusion froide et clinique. C'est pour cette vie inventée qui anime tous les enfants même si le monde s'écroule (Jeux Interdits pourrait en être le pendant presque heureux). Si Million Dollar Baby nous accroche, est-ce parce que la fin inéluctable arrive ? ou est-ce parce qu'ayant tout perdu, Maggie conserve sa liberté et sa volonté ?

Les tragédies ou les drames, au théâtre ou au cinéma, nous poussent dans nos retranchements émotionnels. Ils tirent de nous autre chose qu'une morale ou un rééquilibrage social. Il y a de l'humain, très humain, terriblement humain qui ressort. C'est la possibilité de conserver cette humanité envers et contre tout, en particulier au travers de notre liberté, alors qu'un destin sordide nous impose sa loi et voudrait nous faire croire que c'est lui qui décide.

Extrait de http://blog-des-reinettes.over-blog.com
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Message Gourmandine : Re: La tragédie   Ven 12 Mai - 12:51

Rainettes a écrit:
Dans la Ligne Verte, John Coffey n'a pas d'autre choix que de mourir, son sort est inscrit et incompressible. Mais son sacrifice il le consent volontairement en toute liberté, pour sa délivrance.

Fan de stephen king j’ai vu ce film pas mal de fois sans jamais me lasser. John Coffey un peu attardé prend le spectateur par la main et l’emmène dans son monde touchant. On souffre avec lui on rit avec lui et puis on meurt avec lui.

Rainettes a écrit:
Dans Philadelphia, Andrew Beckett a également un destin scellé sans autre issue possible que sa mort prématurée. Pourtant, là encore, sa mort donne de l'espoir contre la puissance des préjugés et de l'injustice.

Magnifique film qui parle de SIDA, de l'homosexualité et de l'homophobie. Rares sont les films qui évoquent ce combat acharné contre les plus hauts placés.
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Rainettes
Message Rainettes : Re: La tragédie   Ven 12 Mai - 14:37

Il s'agit d'un article rédigé par IL. Je suis ELLE et je n'accroche pas trop à La Ligne Verte sans réellement savoir pourquoi... Je reconnais que c'est un bon film et il m'a même amené à lire du Stephen King qui n'est habituellement pas ma tasse de thé.

Par contre, je n'aime pas du tout Philadelphia que je trouve mélodramatique (loin de la tragédie) et très daté. Pour le côté daté, c'est un témoignage intéressant d'une époque pré-ARV mais en citant ce film en exemple de témoignage sur le VIH, on oublie souvent que depuis 1996, si les conséquences sociales de cette infection peuvent rester dramatiques, les conséquences médicales dans un pays développé sont presque devenues ridicules par rapport à d'autres pathologies.
ELLE
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Gourmandine
Message Gourmandine : Re: La tragédie   Sam 13 Mai - 11:20

Rainettes a écrit:
Il s'agit d'un article rédigé par IL. Je suis ELLE et je n'accroche pas trop à La Ligne Verte sans réellement savoir pourquoi... Je reconnais que c'est un bon film et il m'a même amené à lire du Stephen King qui n'est habituellement pas ma tasse de thé.

Nous avons chacun nos propres goûts littéraires, romantique, suspens, historique...
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Rainettes
Message Rainettes : Re: La tragédie   Sam 13 Mai - 18:34

C'est ce qui rend les discussions intéressantes !
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